L’architecture rurale d’Arvier

L’architecture rurale d’Arvier

24 mars 2008 - Photo Claudine Remacle.
24 mars 2008 – Photo Claudine Remacle.

A Arvier, les villages sont, par essence même, des villages de pierre : maçonnerie des murs percés de petites ouvertures, toits couverts de lourdes lauzes. C’est sous la couverture massive de ces vastes toitures que se sont déroulées les longues histoires familiales, dans des espaces de vie peu nombreux et pas toujours confortables.

Les maisons et les familles

Si les conditions matérielles s’y prêtaient, la tradition locale voulait qu’au mariage les jeunes couples quittent le toit paternel. En effet, d’après les recensements de la population, datant de 1782(1)ACA Vol. M, doc.26, 6 octobre 1782., 1858(2)ACA. Vol. M, doc. 45, 1er janvier 1858. et de 1875(3)ACA. Vol. M, doc. , 31 décembre 1875., on se rend compte qu’au XVIIIe et XIXe siècles, la tendance à vivre en formant une famille nucléaire, avec père, mère et enfants prédomine largement: presque 51% en 1782, 64% en 1858, 47% en 1875. En plus, 11% des familles à la fin du XVIIIe siècle et 14,5 % au XIXe sont conduites par un seul parent, touché par le décès du conjoint, avec parfois une ribambelle d’enfants à nourrir. La vie est très dure à Arvier. La solidarité familiale y a joué un rôle fondamental, qui apparaît à la lecture des sources historiques. Les couples avec beaucoup d’enfants ne sont pas seuls, souvent la grand-mère, parfois une aïeule, la belle-mère, une ou deux tantes ou encore un oncle sont là pour collaborer et, en cas de besoin, pour être aidé; en fait, au moment du mariage, on reste en famille quand la situation s’y prête, souvent quand le décès du père ou de la mère a laissé un vide. Cependant quelques familles patriarcales existent et ce sont elles, uniquement en 1782, les mieux nanties (15% de la population). Elles regroupent plusieurs couples de générations différentes: les vieux parents, un ou deux couples d’âge mur et les petits-enfants, parfois nombreux. La force de travail de ces groupes est grande et ce sont en général les familles avec un cheptel de plus de 6 vaches (voir p. , texte de Eva Pellissier). Au contraire, les personnes isolées, qui forment des familles à part dans les recensements, constituent seulement 2% de la population totale en 1782. Il s’agit souvent de personnes âgées, de veufs, de célibataires ou encore de travailleurs immigrés pour gagner leur vie, groupe dans lequel comptent le vicaire, le recteur et – exception, en 1782 – Monsieur le curé et sa servante. En 1858, par contre, le prêtre Pierre-François Alliod, originaire d’Ayas, a amené ses sœurs, des cousins et prend en pension des enfants dans la maison paroissiale. Il forme ainsi un groupe familial de 9 personnes !

24 mars 2008 - Photo Claudine Remacle.
24 mars 2008 – Photo Claudine Remacle.

En 1782, il existe aussi un autre genre de famille, les fratries, composées de frères et de sœurs adultes, en général sans conjoints. En 1782, si l’un d’eux se marie, il est frappant de constater que l’émigration touche alors les autres adultes, frères et sœurs des nouveaux couples faisant « racine » sur place. En 1858 et en 1875, par contre, l’émigration au sein des noyaux familiaux prend un autre faciès : ce sont les enfants qui partent et parfois même en bas âge, comme ramoneur surtout (voir p. ). Ils partent, de toute évidence, pour alléger le nombre de bouches à nourrir.

Types de groupements familiaux

Année

Total/Type

Famille nucléaire

Famille patriarcale

Fratries*

Adulte -Veuf/ve et enfants

Isolés

1782

175

89

24

12

19

31

%

100

50.8

13.7

6.8

11.0

17.7

1858

200

108

34

11

29

18

%

100

54,0

17,0

5,5

14,5

9,0

1875

214

101

28

24

31

29

%

100

47,2

13,1

11,2

14,5

13,5

* Plusieurs frères et sœurs vivant ensemble, mais sans conjoint.
Les familles nucléaires, classées par nombre d’enfants

Année

0

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

Totaux

1782

11

13

20

11

13

11

5

3

2

89

1858

12

13

10

16

19

11

11

9

4

1

1

1

108

1875

11

6

17

11

19

10

15

6

3

2

1

101

Les familles nucléaires (père, mère et enfants, avec souvent un parent proche) dominent donc constamment. En outre, au XIXe siècle, le nombre d’enfants est en augmentation très forte. Alors qu’en 1782 les familles nombreuses étaient minoritaires, celles comptant 4 enfants et plus atteignent en 1858 30% (voir tableau: nombres de couples classés par recensement et par nombre d’enfants faisant partie du noyau familial). Le XIXe siècle est une période de grand développement démographique – la population atteint le maximum de 1.140 habitants en 1871(4)Bernard JANIN, Le Val d ‘Aoste. Tradition et renouveau, Quart (Val d’Aoste) 1991, p. 624. – et il annonce un phénomène d’agrandissement et de renouveau des maisons, dont je parlerai plus loin.
Distribution de la population sur le territoire en décembre 1875

Bourgs, villages, hameaux

Nombre d’habitants

Nombre de familles

Moyenne par famille

Bourg d’Arvier

151

35

4,3

Chez-les-Fournier

58

14

4,1

Les Moget

5

1

5

La Crête

54

12

4,5

Le Verney

78

14

5,6

Peti-Haury

25

5

5

Grand-Haury

88

16

5,5

Leverogne

162

31

5,2

Vers-le-Pont

42

11

3,8

Les Vection

78

11

7,1

La Scie

7

1

7

Les Thomasset

30

4

7,5

Les Garin

40

8

5

Rochefort

98

16

6,1

La Ravoire

80

16

5

Chamençon

19

3

6,3

Planaval

72

13

5,5

Les Roset

24

3

8

Totaux

1111

214

5,2

Les maisons d’après les sources

Il est absolument impossible de décrire à Arvier un logement type, adopté par l’ensemble de la population locale pendant des siècles. Les écarts sociaux sont grands et, au surplus, les maisons anciennes que nous avons sous les yeux se composent de bâtiments complexes, évolutifs où émergent fréquemment des éléments architecturaux très anciens remontant aux lointains XVe et XVIe siècles. La maison appartenant à une famille nucléaire était au XVIIIe et XIXe siècles souvent dissociée en plusieurs parties dans un même village et, en outre, elle était fractionnée en altitude, puisqu’en fonction des saisons et des contraintes agricoles, on montait et on descendait d’un lieu à l’autre pour travailler la vigne, les champs de pommes de terre, pour faire les foins ou les moissons. Dans quelques pauvres maisons, on vivait à l’étable en hiver, à la chaleur des bêtes, mais beaucoup plus rarement que dans les communes de haute montagne, comme Valgrisenche ou Cogne. Au XVIIe siècle pourtant, au mois de janvier, c’est dans son étable que travaille le notaire Germain Chantellex d’Arvier(5)ANA AO473, 19 janvier 1647. Notaire Germain Chantellex.. Ailleurs, c’est la cuisine(6)Le terme cuisine n’est employé dans le cadastre sarde que pour décrire les maisons des bourgs. Dans les villages, c’est le mot maison qui est omniprésent. assez vaste qui servait de pièce principale de vie; elle était située en général au-dessus de l’étable ou s’il s’agissait d’un vieux corps de bâtiment à part, au-dessus d’une cave. On appelle cette pièce la meison, la maison focalle dans les archives. C’est là que se trouvait le feu ouvert, l’âtre, adossé dans un coin au fond de la pièce. C’est là en tout cas qu’on cuisinait souvent.

Cependant, la majorité des familles avaient adopté, pour le séjour diurne et nocturne, lo pillio en patois, pièce chauffée par un fourneau en fonte, à deux ou à quatre trous à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe. En fait, la diversité des solutions était le fruit des aménagements successifs de bâtiments antérieurs dont on avait hérité. Cependant, comme dans l’ensemble du Val d’Aoste, les familles aisées vivaient dès le XVIIe siècle(7)ANA. AO493. F°80, partage et division entre les enfantz de Pierre Moget, 1675. Notaire : Germain Chantellex. D’après le recensement des maisons rurales, on voit que ce modèle est même antérieur à Leverogne., dans des édifices où l’on trouvait déjà les deux espaces bien différenciés, meison et pillio, qui deviendront ensuite traditionnels, avec en plus de nombreuses pièces de rangement et d’entrepôt. Voici la description de la maison d’un fils de Pierre Moget en 1675: un tenement de domicille contenant maison focalle, chambre soit poelle, chambrette et gerbier, sollan, tallappan(8)Tallapan = planches ou perches espacées situées au-dessus de la grange et formant une espèce de plancher où l’on déposait la paille après le battage des céréales, mais aussi des denrées alimentaires à sécher., aisances(9)Aisance s= latrines., estable d’haut en bas, place et pièce de pré avec les arbres dans existantz, le tout joinct et annexé les unes aux autres […] situées au village des Mogetz; plus un domicille de cellier et pallier au dessus, du cousté du couchant, et place, du cousté du midy dudict domicille, le grenier ensuivant et estable au dessoubz d’haut en bas, et la place du truil soit pressoir. Au-dessus des deux espaces de vie contigus se localisaient souvent des chambres à provisions. C’est le cas, par exemple, chez Roux au village de Chez-les-Fournier en 1668, la maison focalle et un poelle, avec une chambre et sollan(10)Sollan : plancher. dessus maison et poelle(11)ANA. AO 487, 12 -17 avril 1668 ; inventaire après décès de François Roux, Chez-les-Fournier et Grand-Haury.. C’est à la maison que l’on rangeait tout l’outillage lié au feu et la batterie de cuisine: crémaillère, pinces, pelles et palettes à feu, mortiers en pierre pour le sel, marmites en métal ou en pierre ollaire, chaudron en bronze, pelle à châtaignes, bacs et seaux en bois, lampes à huile, vaisselles de bois (écuelles et tranchoirs), pot en terre pour le beurre et en général une table. Dans le poelle, par contre, il n’y avait pas encore au XVIIe siècle de fourneau proprement dit, parfois une simple dalle de pierre, contre-cœur au fond de la cheminée de la maison focalle, qui chauffait la pièce par rayonnement. Au poelle se trouvaient les lits, éventuellement garnis de courtines en toile rouge et à franges, des couvertures, et des draps, des coffres de rangement, une table, un buffet, des tabourets variés, mais aussi des outils. On retrouve aussi un lit ou deux en mauvais état à l’étage avec leur charet et leur paillasse, à coté des panetiers, des râteliers à pains et des paniers.

25 avril 2010 - Photo Claudine Remacle.
25 avril 2010 – Photo Claudine Remacle.

Sous l’Ancien Régime, une particularité apparaît dans les inventaires des biens se trouvant dans les maisons, comparés à ceux que j’ai analysés dans d’autres communes comme Ayas, Bionaz ou Fénis: la multitude de pièces de bois mises en réserve dans tous les recoins, en quantité et sous toutes leurs formes, peut-être pour le séchage, peut-être parce qu’on les avait fabriquées sur place puisque l’exploitation des bois communs était ici pratique courante; ainsi on trouvait au gerbier, au pallier ou à l’extérieur devant l’étable: poutres et chevrons en mélèze, planches et lattes en sapin, madriers de greniers, traverses, perches et piquets pour les vignes.

La simplicité du mobilier dans les maisons des familles paysannes a perduré pendant des siècles.

Le vécu au début du XXe siècle d’après les témoignages oraux

Dans la maison de Pierina et Ida Dellio(12)Témoignage de Ida Dellio * 1920 et Pierina Dellio *1922, le … 2002. au Verney, on rentrait par la cuisine, la meison où trônait la cheminée, la léisse. C’est là qu’on préparait le fromage, qu’on cuisait les châtaignes. Le meuble en bois le plus important, situé tout à côté de l’âtre, était la bantse di z-éize où l’on déposait le seau d’eau propre et la louche pour se servir, un autre seau et quelques poêles et casseroles.

Balcon - Photo Claudine Remacle.
Balcon – Photo Claudine Remacle.

De la cuisine, on passait au pillio, une autre chambre, où se trouvait le fourneau, la table, deux bancs et des tabourets. Il n’y avait pas de chaises. Contre le mur, un buffet à deux portes, surmonté d’étagères, servait au rangement du pain, des restes du dîner, de la polenta. Sur l’estadjie, on disposait une partie de la vaisselle: le-z-écouile, les bols et les assiettes. Pour acheter de la vaisselle, on vendait du linge usé, c’est ainsi que, dans la famille de Pierina, on a pu acheter quelques belles tasses bleues et dorées avant la dernière guerre. On n’avait pas encore de verres, mais un pot pour boire à la ronde. On avait par contre déjà des fourchettes et des cuillères, que l’on faisait « repasser » par le rétameur, le magneun, ainsi que les pièces les plus importantes de la batterie de cuisine, le cahón, le bron, l’oila,… Mettre la table, faire la vaisselle était l’affaire des femmes et surtout des fillettes. On lavait la table et les bancs; en revanche, on ne nettoyait pas à l’eau lo solan, le plancher. On le balayait tout simplement. C’était l’un des devoirs des enfants. Après avoir dîné, on faisait la vaisselle près de la cheminée, où il y avait une pierre pour déposer. On n’utilisait que de l’eau chaude ou du petit-lait, la couette, sans savon pour dégraisser. On pouvait ainsi la récupérer ensuite en la donnant aux cochons.

La lessive par contre se déroulait à l’extérieur, à la fontaine du village, au batsé. On utilisait du savon. En temps de guerre, on le fabriquait soi-même avec de la soude caustique et une matière grasse (lard, beurre ou huile rance).

Au pillio se trouvaient aussi les lits, car c’est dans cette pièce que l’on séjournait le plus, de jour comme de nuit. Les lits étaient rembourrés de branches fines de bouleaux, sur lesquelles on déposait les paillasse, ces sacs de toile de chanvre épaisse, remplis de paille ou de fanes de maïs, que l’on secouait tous les jours pour les aérer. Parents et enfants dormaient dans la même pièce.

Dans d’autres familles, comme chez Elvira Vuillen(13)Témoignage du 18/11/2002 d’Elvira Vuillen * 1928 à Planaval à Planaval, il n’y avait pas de pillio, la meison, n’avait déjà plus de léisse, de cheminée, et l’on y faisait le feu au fourneau à deux ou à quatre trous. On avait alors une pièce pour vivre devant et une chambre pour dormir derrière. On ouvrait la porte entre les deux pour chauffer. Chez sa mère, la situation était encore différente, le logis se composait de trois pièces l’une à la suite de l’autre, la dernière n’avait pas de fenêtre, on l’appelait la tsambra borgne. Tous y dormaient en hiver et, l’été, par besoin d’air, toute la famille montait dormir au pallièè.

On conservait les légumes à la cave, plantés en terre: des choux, des poireaux. Les haricots étaient enfilés en colliers, en , et étaient mis à sécher au talapan ou au paillé. On rangeait là tout ce qui avait besoin d’une bonne aération, même les paniers d’herbes médicinales(14)Témoignage de Olga Pellisssier aux Haury, 19/11/2002.. Quand on sortait la viande du go-eil, du tonneau où on l’avait placée sous saumure, c’était là aussi qu’on la faisait sécher.

Les bâtiments de l’exploitation agricole étaient souvent dissociés en plusieurs corps et, de toute façon, il n’y avait ni escaliers, ni trappe de communication entre le fenil et l’étable. Il fallait donc, deux fois par jour, aller du pallièè au bòi en passant par l’extérieur. Il fallait traverser la cour ou même suivre un long passage pour aller au pallièè chercher le foin nécessaire au bétail. C’était un travail d’enfant, parfois bien dur à assumer en hiver, lorsqu’il fallait enlever la glace des chemins et des sentiers.

Publié comme :  Claudine Remacle,  Habitat et architecture rurale , in Collectif, Arvier. Une communauté au fil de l’histoire, E.-E Gerbore (Ed.), Quart (AO) 2004, p. 96 -103, p. 417 – 444.

References   [ + ]

1. ACA Vol. M, doc.26, 6 octobre 1782.
2. ACA. Vol. M, doc. 45, 1er janvier 1858.
3. ACA. Vol. M, doc. , 31 décembre 1875.
4. Bernard JANIN, Le Val d ‘Aoste. Tradition et renouveau, Quart (Val d’Aoste) 1991, p. 624.
5. ANA AO473, 19 janvier 1647. Notaire Germain Chantellex.
6. Le terme cuisine n’est employé dans le cadastre sarde que pour décrire les maisons des bourgs. Dans les villages, c’est le mot maison qui est omniprésent.
7. ANA. AO493. F°80, partage et division entre les enfantz de Pierre Moget, 1675. Notaire : Germain Chantellex. D’après le recensement des maisons rurales, on voit que ce modèle est même antérieur à Leverogne.
8. Tallapan = planches ou perches espacées situées au-dessus de la grange et formant une espèce de plancher où l’on déposait la paille après le battage des céréales, mais aussi des denrées alimentaires à sécher.
9. Aisance s= latrines.
10. Sollan : plancher.
11. ANA. AO 487, 12 -17 avril 1668 ; inventaire après décès de François Roux, Chez-les-Fournier et Grand-Haury.
12. Témoignage de Ida Dellio * 1920 et Pierina Dellio *1922, le … 2002.
13. Témoignage du 18/11/2002 d’Elvira Vuillen * 1928 à Planaval
14. Témoignage de Olga Pellisssier aux Haury, 19/11/2002.